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Sur le terrain de l'aire qui jouxtait sa propriété, Joséphine, une jeune lapine de garenne d'à peine six
mois, avait mis bas une portée de trois lapereaux qu'elle avait eus, lors d'une rencontre printanière
nocturne, avec quelque chenapan de passage. Cela avait donné deux mâles gris et une femelle rousse, tous trois également pourvus d'une fourrure blanche sur le ventre, l'arrière train, ainsi que le toupet de la queue. Avec cela bien décidés, dès qu'ils avaient été assez dégourdis pour s'aventurer hors du terrier, à prendre possession du monde qui les entourait. Et c'était souvent Rousseline qui entraînait Hubert et Gaspard, chargés par leur mère de veiller sur elle, dans de folles équipées.
Joséphine avait creusé son terrier dans l'espèce de monticule rocheux qui partageait l'aire en deux parties ; ce dernier possédait ainsi deux sorties, l'une orientée au nord ouest, d'où la vue embrassait la pleine tout entière, l'autre s'ouvrant à l'est, vers les dernières maisons hautes du hameau. Ce qui fait que nos lapereaux avaient le choix entre batifoler dans les touffes de thym, et repaître leur regard d'un paysage qui se prolongeait à l'infini jusqu'au mont Aigoual ou bien s'en aller à la découverte des haies, taillis et murets qui limitaient le village.
Il va sans dire que le choix fut vite fait, d'autant que Joséphine, en mère avisée, avait fortement déconseillé à ses petits de fréquenter le village, dans lequel, à l'en croire, fourmillaient mille dangers.
Ce fut donc le village que l'on choisit, tant il est vrai qu'on se lasse à la fin de la contemplation d'un paysage, si grandiose soit-il, et qu'il n'existe de plaisir plus grand que celui de transgresser un interdit ! …
Rousseline décida donc un matin de juin d'emprunter la sortie est, suivie de prés par ses frères ne voulant pas la quitter des yeux.
« - Rousseline, Rousseline, veux-tu bien revenir criait Gaspard en courant derrière elle, maman l'a défendu.
- Attendez--moi, attendez-moi, soufflait Hubert qu'un embonpoint précoce retardait.
- Attrapez-moi si vous pouvez, chantonnait en se moquant la jeune lapine. »
En trois bonds elle atteignit la haie qui limitait le champ situé derrière la maison de Lucien, et l'ayant franchie dans la foulée, s'arrêta toute surprise au beau milieu de la pelouse verte soigneusement entretenue.
Comme l'herbe était douce ! Comme elle sentait bon ! La rosée matinale l'enluminait de perles irisées diffractant en éclats de couleur tout le spectre solaire ! Rousseline émerveillée n'osait bouger !
« Chut ! dit elle à ses deux frères, qui, l'ayant rejointe, s'apprêtaient à la houspiller ; regardez comme c'est beau toutes ces étincelles d'eau ! »
Lucien qui se rasait dans sa salle de bains, aperçut le trio cocasse de trois jeunes lapins figés dans une attitude bizarre. Mais bien vite nos trois amis entamèrent une course poursuite ponctuée de roulades dans l'herbe, de sauts de côté, et de bousculades. Puis, les lapereaux franchirent la haie et disparurent.
Lucien, comme un homme de la campagne, savait apprécier à sa juste valeur le cadeau que nous fait parfois dame Nature en nous permettant d'assister à un épisode de la vie animale. Aussi dit-il en souriant :
« Aqueles son plan uròsos que fan plaser de los veire ! Ceux là sont si heureux que ça fait plaisir à voir »
Et s'en fut à ses occupations…
Le jour suivant, à la même heure, nos trois amis gratifièrent Lucien du spectacle drolatique de leurs cabrioles, ce qu'il regardait avec bienveillance et qui le mettait de bonne humeur pour la journée.
Cela dura une bonne huitaine de jours, et notre jardinier en vint à attendre chaque matin, l'arrivée des lapereaux acrobates.
Le dixième jour, plus rien. Lucien pensa qu'ils avaient du retard et prolongea sa séance de rasage ; en vain. Le lendemain, il se leva plus tôt, estimant avec juste raison, que le soleil de Juin étant de plus en plus matinal, les lapins devaient l'être aussi. Nos trois amis ne vinrent pas au rendez-vous.
« Bah, era trop polit per durar ! C'était trop beau pour durer ! » dit-il en haussant les épaules, pour ne pas s'avouer qu'il était tout de même un peu déçu.
Puis il retourna accomplir les nombreuses tâches auxquelles il occupait une retraite jamais inactive.
Car entre la maçonnerie, l'entretien des terres, les soins du jardin, et la promenade quotidienne qu'il s'imposait, la journée quelque longue qu'elle fût n'y suffisait pas toujours !
Ce ne fut que le soir, assez tard, à l'heure de l'arrosage qu'il s'en fut au jardin.
Il commença tout d'abord par baigner le pied des tomates en veillant à ne pas en mouiller les feuilles ; puis il fit de même avec les aubergines. Il bassina ensuite la planche des carottes et des radis dans laquelle ces derniers pointaient déjà un arrondi tout rose ; tandis que les haricots verts, qui ne tarderaient pas à fleurir, eurent droit à un arrosoir tout entier.
Il avait gardé pour la fin le soin des batavias, qu'il débarrassait chaque jour de leurs feuilles flétries par le soleil, et dont il inspectait scrupuleusement le cœur pommé à la recherche d'escargots ou de chenilles dévastateurs. Ce soir là encore sa recherche s'avérait vaine : les salades présentaient toutes des feuilles gracieusement frisottées, mêlant le vert jaune au vert plus foncé bordé par endroit de carmin ; tendres et croquantes à souhait elles pourraient très bientôt être cueillies.
Ce ne fut que lorsqu'il se redressa pour jeter un regard satisfait sur sa production, qu'il s'aperçut de la manquante : là, au beau milieu de la rangée, il y avait un espace vide, d'autant plus visible que les salades y étaient très régulièrement espacées ! Il recompta calmement les plans : douze de ce côté-ci, dix et…seulement onze de l'autre côté. Pas de doute il y avait bien une salade en moins :
« Ça par exemple !
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S'écria-t-il, où donc a-t-elle bien pu passer ? » La question resta sans réponse : on ne pouvait en aucun cas accuser un habitant du hameau, à cette époque de l'année il était seul dans le village, et quand bien même, personne n'aurait osé un tel geste ; de plus, le trou dans lequel était fichée la racine, paraissait avoir été soigneusement rebouché. Perplexe, il se gratta la tête prêt à admettre qu'il avait rêvé : après tout, sur tous les plans achetés, il se pouvait bien qu'il y en ait un qui n'ait pas pris : il ne les comptait pas tous les jours ! Il termina donc l'arrosage et finit par reconnaître qu'il s'était certainement trompé. Les trois jours qui suivirent furent gris et mouillés : Lucien les occupa à ranger son atelier. Il n'alla pas au jardin. Mais… nos larrons, eux, ne s'en privèrent pas !
La lune, qui ce soir là venait d'atteindre la plénitude de sa rotondité, baignait le jardin d'une lumière fantasmagorique, laissant croire que l'endroit était habité d'êtres immenses alignés au garde à vous. Rousseline, qui ignorait tout de l'usage des tuteurs pour soutenir les plans de tomates, fut un instant impressionnée par le bataillon, mais, comprenant bien vite qu'il ne pouvait bouger, et sa curiosité prenant le pas sur sa retenue, elle s'avança d'un petit saut au milieu de l'allée. Là, ce furent les senteurs musquées qui montaient de la terre chaude et humide qui flattèrent d'abord ses narines ; puis elle en devina d'autres plus légères et plus fraîches, et ma foi assez alléchantes, pour que, dressée sur ses pattes arrière, elle essaye, à l'aide de son efficace nez mobile, d'en localiser la provenance. Elle eut tôt fait de découvrir qu'elles étaient dues à la vaporeuse exhalaison des planches de batavias. Sous l'éclairage lunaire on aurait dit que celles-ci fumaient, tandis que la vapeur qui les entourait, créait l'illusion de rangées de danseuses en jupes à volants. | |
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© Michèle Puel Benoît 2000 |