Julien passa l'après midi enfermé dans son domaine réclamant qu'on ne le dérange point !
Le repas du soir le vit arriver porteur d'une curieuse boîte peinte en vert.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? Interrogea Lili.
- Ça ? C'est la fin de tes interrogations : un piège à lérot autrement dit un piège
à Léonard.
- Mais tu ne veux pas tuer cette petite bête tout de même ?
- Bien sûr que non, ce piège est destiné à l'attraper seulement, et te prouver ainsi que Léonard
est bien le coupable.
Alors Julien se mit à expliquer le fonctionnement de la mystérieuse boîte.
De fait il s'agissait d'une banale boîte à biscuits que l'astucieux bricoleur avait peinte en vert et sur laquelle il
avait dessiné des fruits appétissants . Elle reposait, ouverture vers le bas, sur un socle sur lequel trônait la
pêche la plus odorante et juteuse du cageot. L'ingénieux système prévoyait de faire reposer sur un support
de bûchettes un des côtés de la boîte afin de ménager un espace par lequel l'animal pourrait passer,
bûchettes appelées à choir en refermant le piège lorsque le petit gourmand toucherait au fruit.
***
Le piège fut mis en place dans la réserve, et Léonard aveuglé par sa gourmandise s'y laissa
prendre !
On ne le découvrit que le lendemain matin.
- Oh ! Comme il est mignon ! Attends je vais l'attraper ! S'écria Lili.
- Tu ne crains pas de te faire mordre ? S'enquit Julien.
- Mais non voyons, nous sommes devenus de bons copains; n'est-ce pas Léonard ? Répliqua-t-elle en tentant de
passer la main sous la boîte entrebâillée.
S'il existait une seule chose au monde que Léonard détestait par dessus tout c'était bien la privation de
liberté. Aussi la nuit entière passée à l'intérieur de la boîte l'avait mis de fort
méchante humeur.
Donc, lorsque Lili passa la main pour se saisir de lui, Léonard tout à sa rage la mordit cruellement.
- Aie ! Il m'a mordu ! Léonard m'a mordu !
- Ne te l'avais-je pas dit ?
- Oh la vilaine bête !
- Mais non, elle a peur et n'a pas du apprécier son emprisonnement voilà tout. Alors qu'est-ce que j'en fais ?
Je la relâche ? Ou tu la gardes et la mets en cage pour tenter de l'apprivoiser ?
- Non, non, tu la relâches, hors de ma vue, et le plus loin possible.
Elle a suffisamment fait de bêtises comme cela !
Julien donc, alla déposer l'animal, là bas tout au fond du grand pré dans le bosquet de sureaux, songeant, avec
raison, qu'il aurait là de quoi apaiser sa faim et sa gourmandise.
En effet, Léonard ne revint pas à la réserve et nos néo-ruraux se félicitèrent de leur manœuvre :
- Tu vois, il suffisait qu'il ait de quoi se nourrir, après tout, il lui fallait des fruits sauvages !
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Dans un terrain clos de murs de pierres sèches, bien exposé, et jouxtant le grand pré, Lili, avait installé un potager dans lequel elle venait chaque jour arracher les mauvaises herbes, biner la terre, arroser quand cela s'avérait nécessaire, et surtout surveiller la maturité des tomates.
Or,
elle n'était pas seule à surveiller la maturité des tomates.
Léonard, que la gourmandise poussait à goûter tous les fruits nouveaux, avait été attiré
par la rutilance de ces pommes d'or rouge : il y avait mordu, avait apprécié en connaisseur, puis, comme à
l'accoutumée, les avaient percées toutes aspirant leur jus. Au matin elles pendaient molles et flasques, telles baudruches
dégonflées.
Le cri de rage de Lili tira Julien de ce sommeil matinal qu'il prolongeait avec délices une fois sa femme levée.
"Julien ! Julien ! Viens voir ! Mes tomates ! Toutes mes belles tomates !"
Le spectacle était désolant au point que Lili se laissant aller à terre se mit à pleurer de n'avoir su
palier à l'épidémie brutale qui avait emporté sa récolte.
Julien non plus n'y comprenait rien. La nuit n'avait pas été fraîche, ni le soleil trop brûlant, et les
plants étaient scrupuleusement arrosés aux pieds !
Cependant une inspection minutieuse lui révéla les deux trous laissés par les incisives de Léonard et
que le petit malin avait pris soin de creuser à l'opposé du côté visible des fruits.
"Oh ! Le petit vaurien !" s'écria Julien mi-indigné mi-amusé.
- Quoi ? Tu ne vas pas me dire que c'est encore une fois Léonard le coupable ?"
- Je crains bien que si, ma pauvre Lili.
- Léonard ? Mon Léonard ? Il avait tout le bosquet de sureaux à sa disposition !
- Peut être, mais cela n'égalait pas tes tomates. En fait, je crois bien que tu l'as un peu apprivoisé puisqu'il
préfère à ceux de la nature les fruits de tes réserves ou de ton potager.
- Tu crois ?
- Sans aucun doute. D'ailleurs, l'avenir nous le prouvera.
Ce que voulait dire Julien était que, une fois qu'une bête sauvage avait goûté à la nourriture
préparée par les hommes, elle perdait une partie de son identité, car la gourmandise, tout le monde le sait, peut
rendre dépendant et même aliéner jusqu'à la liberté.
Ainsi Léonard, à son insu, et parce qu'il était esclave de sa gourmandise, ne pouvant se passer des aliments
préparés par Lili, en arriva bientôt à rechercher la présence de Lili elle-même !
Bien sûr il mit cela sur le compte de la curiosité et de la surveillance : il ne pouvait laisser cette intruse n'en faire
qu'à sa guise et s'approprier un domaine qui lui était réservé !
Mais il en vint jusqu'à se priver de ses délicieuses siestes diurnes pour être témoin des moindres faits et
gestes de Lili.
Lili, quant à elle, ne se douta pas un seul instant de la filature à laquelle elle était soumise. (...) |