Elle rendait la soupe délicieuse, cuisait les légumes secs en un rien de temps, donnait au linge une blancheur incomparable, rendait les cheveux des femmes brillants et doux.
De fait, j'accompagnais toutes les heures de la vie. Je riais aux naissances et aux mariages, pleurait les morts, et réconfortait les vivants.
J'ai eu comme tout le monde mes jours de gloire et mes jours de grande détresse. Gloire quand je chantais dans le chaudron sur le feu avant d'ébouillanter le cochon. Détresse quand mon eau pure servait à la toilette dernière.

J'en ai connu des époques d'abondance et de disette, de guerre et de paix !
Tantôt, le ciel dans ses colères m'emplissait tellement que je mettais des jours à évacuer par le trop-plein, sous la marche, le surplus qu'il m'avait fallu ingurgiter de force. Tantôt au contraire j'assistais malheureuse et impuissante aux disputes qu'engendrait ma vacuité !
Et les hommes pour mesurer mon niveau d'eau y allaient de leurs voix dont je rendais l'écho plus ou moins sonore selon que j'étais vide ou pleine.

Bref ! Ma vie a eu son importance des siècles durant et tous ceux qui ont eu besoin de mes services se sont employés à me vénérer et à faire en sorte que je remplisse au mieux mon office.
Puis le village s'est vidé de ses habitants avec la désertification des campagnes. J'ai sommeillé un temps avec la maison.

Un jour les volets se sont ouverts à nouveau, et j'ai tenu derechef mon rôle de pourvoyeuse de vie, pour deux, puis hélas ! Pour une seule personne.
Oh ! Comme je l'ai choyée cette dernière, veillant à ce que mon seau ne soit pas trop lourd à ses forces déclinantes, absorbant et gardant dans mes flancs la moindre goutte de rosée pour que jamais le précieux liquide ne lui fasse défaut !
Elle s'en alla elle aussi, et je crus bien ma dernière heure arrivée car le village se mourait.

La maison se ferma, seule la fenêtre du levant demeura ouverte au point qu'un couple d'hirondelles installa son nid contre une poutre du plafond de la grand'salle. Avec le grand duc au grenier, les lérots à la belle saison, les souris des champs en hiver, elles furent d'ailleurs les seules occupantes pendant quelques années.

Un jour vint où l'on vida la maison de ses meubles pour la clore définitivement…

C'est du moins ce que je crus, car un été je te vis arriver toi et les tiens. A la façon dont vous faisiez le tour de toutes les pièces en vous exclamant j'ai compris que vous étiez les nouveaux hôtes de ces lieux.
Et vous m'avez découverte !

Que d'exclamations n'ai-je alors entendues sur ma beauté, ma profondeur, et l'ingéniosité de mes bâtisseurs. J'en ai perçu des voix qui testaient mon écho, parmi lesquelles je distinguai, avec bonheur, quelques unes d'enfantines.
A nouveau on s'étonna de mon état,  lorsque le seau, descendu en chantant grâce à la poulie, révéla une eau que j'avais su conserver pure.
Alors, on débarrassa le toit des tuiles effritées par le gel pour le chamarrer de tuiles neuves. On nettoya les gouttières, on raccorda les chéneaux !

Cet été là fut, lui aussi, particulièrement torride, et comme ils les attendirent avec moi, mes nouveaux habitants, ces orages du quatorze juillet et puis du quinze août !
L'hiver qui suivit, on me vida de mon eau, et l'on fit ma toilette, afin que je sois tout à fait apte à reprendre du service. D'ailleurs, une canalisation conduisait mon eau jusqu'au robinet, dans la cuisine. Je découvrais le progrès !

 

 

Ce n'est pas pour autant que l'on me gaspilla : j'étais bien trop précieuse.
Je rendis à nouveau ces mille services que l'on attendait de moi.

Mais celui que je préférais, et de loin, c'était, lorsque tiédie au soleil dans le cuvier, je présidais aux ablutions des enfants !
Ah ! …C'était le bon temps ! … Mais il a peu duré !…

Il y eut cet été de sécheresse durant lequel même la grande mare s'assécha. Les villages du plateau se trouvèrent confrontés à un problème de pénurie d'eau que ne pouvaient résoudre les seules citernes.
On pétitionna pour cette adduction qui basculerait irrémédiablement le causse vers le modernisme.
Donc, elle fut là, ma redoutable rivale, à profusion, au robinet, mais pas pour autant gratuite !
Or, comme on la payait au forfait, mes sœurs et moi furent vite oubliées, méprisées. Certaines furent même débranchées, asséchées, transformées en caves.

Chez toi cependant, on tint à me conserver, même si je fus un temps débranchée.
Cette année, pour arroser votre potager, j'ai même cru que j'allais reprendre du service.
Eh bien non ! On a jugé mon niveau bien trop bas pour activer la pompe – il y a belle lurette qu'on a plus fait chanter mon seau ! – et ma rivale m'a supplantée de son eau dure, onéreuse, et chlorée !
Pourtant, si tu savais comme je vous les aurais baignées vos salades, de mon eau pure et fraîche !

Puis le climat s'en est mêlé : pas là moindre petite goutte de pluie depuis le mois de juin !...
Me voilà désespérée, lasse, exténuée, exsangue.
Je crains pour moi un avenir des plus funestes.

Alors dis-moi, vous n'allez pas me débrancher n'est ce pas ?
Promets moi que j'ai encore de longs jours devant moi. S'il te plait, aie pitié !

Dis lui, à toi, il t'écoutera, qu'il n'existe pas ma pareille pour faire venir un jardin, demande lui ce qu'un seul été torride représente sur la longue échelle du temps, parle lui du coût de la facture d'eau municipale, convainc le, enfin, que je fais partie intégrante des lieux !

Dis lui aussi, que j'accepte le gratouillis de la pompe et de sa crépine, que je suis prête à me passer de la chanson du seau, mais de grâce qu'il ne me sacrifie pas au modernisme.

Je t'en supplie, plaide en ma faveur ! Je sais que tu sauras trouver les bons arguments.
Je suis encore jeune, et ne veux pas mourir… » Fit la voix dans un murmure avant de s'éteindre tout à fait…

***

Perplexe en même temps qu'émue, assise sur la pierre, environnée de ce firmament fourmillant d'étoiles, je tentais de me convaincre que j'avais rêvé, quand une voix me tira de ma torpeur :
- C'est décidé, après les pluies, je remets en route la citerne ; j'installerai un goutte à goutte ; tu verras le beau jardin que nous aurons !
- Tu as tout à fait raison répondis-je
alors qu'il me semblait ouïr comme un léger rire, comme un soupir de satisfaction :
- Hi ! Hi ! Hi ! …Ouf !!!!!!

Soulagets le 30 août 2003-08-30

 
Fin
© Michèle Puel Benoît 2000
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