Et notre arbre, qui de sa vie n'avait jamais eu qu'à prendre soin de lui même, se retrouva en charge d'enfants !
Là, là, calmez-vous ! Puis : la, la, la, la ; la, la, la, la, la, la... chantonna-t-il de sa voix la plus douce, retrouvant d'instinct le charme des berceuses.
Ensuite, s'apercevant que le nid n'était pas très bien ombragé, puisant dans ses réserves, il fit pousser en un clin d'œil un rameau couvert de jeunes feuilles dont l'ombre vert tendre vint faire écran aux chauds rayons solaires. Le léger balancement de ses branches accentua quant à lui, l'impression d'apaisement.
A son retour, dame fauvette, à son grand étonnement, trouva ses petits endormis, couvés par le regard attendrissant de leur hôte !
- Par exemple !
-
Chut, tu vas les réveiller !
- C'est que jamais auparavant mes petits ne s'étaient calmés quand ils avaient faim ; ajouta-elle en baissant la voix ;
-
quelle bonne nourrice tu fais ! Dit-elle ensuite d'un ton normal, ce qui provoqua le retour immédiat des cris !
Suivirent alors des journées d'intense occupation pour notre couple de fauvettes qui ne cessait, jusqu'à la nuit tombée, de nourrir ces deux becs affamés, bientôt rejoints par deux autres tout autant grand ouverts.
Durant le temps que nos amies parcouraient les environs en quête de nourriture, l'arbre lui, tenait à merveille son rôle de nounou.
Car chaque jour lui apportait un nouveau sujet d'émerveillement :
Ce fut tout d'abord le fin duvet qui recouvrit le corps de ses protégés ; puis vinrent les petits plumes colorées, suivies à leur tour des grandes rémiges... Quant à ces larges becs jaunes
grandement ouverts, il les trouvait poignants, il n'est jusqu'aux piaillements aigus qu'il avait fini par découvrir mélodieux !
- Vous êtes fin prêts pour l'envol, leur dit un beau matin leur professeur de mère.
-
Déjà ? S'exclama la nounou qui avait pris goût à sa tâche.
-
Voyons ! Mettrais-tu en doute ma parole ? Rétorqua de sa voix sévère de maîtresse dame fauvette. Puis elle ajouta :
-
Les nuits rallongent, ils auront bien besoin des semaines qui restent pour s'entraîner avant le grand départ. Et toi aussi. As-tu oublié que tu partais avec nous ?
- Oh non, bien sûr ! Reprenons, reprenons !
- C'est cela, et depuis le début s'il te plaît, cela ne te fera pas de mal de réviser. Et un et deux...
Et les cours reprirent...
Bientôt les oisillons rattrapèrent le retard qu'ils avaient sur le précédent élève.
Enfin arriva l'instant crucial de l'envol !
Pour les deux premiers nés, la difficulté fut vite surmontée, ils réussirent au premier coup.
Le troisième eut besoin de plusieurs essais.
Quant au petit dernier il y avait un problème :
Le petit dernier voyez-vous, avait une peur panique du vide.
Avouez que pour un oiseau c'est un lourd handicap, pour ne pas dire un comble !
Bien entendu, dans sa famille, personne n'était au courant.
Seul, l'arbre nounou savait.
Soit que l'oisillon, puisqu'il se sentait préféré, l'eût mis dans la confidence.
Soit que cette même peur du vide l'étreignît lui aussi sans qu'il voulût se l'avouer.
Bref : pour l'heure il y avait problème !
Certes, l'oisillon sut en un rien de temps faire des battements d'ailes, ma foi fort réussis, il souleva également ses pattes de la branche à laquelle elles étaient agrippées sans aucune difficulté ; mais quand il lui fallut se jeter dans le vide du haut de la plus haute branche, ce fut une autre histoire !
Il n'y arrivait pas : rien n'y faisait, ni les encouragements de ses frères :
Regarde comme c'est facile, tu n'as qu'à te laisser porter par l'air !
Ni les injonctions de sa mère :
Allez, saute maintenant ! Ma patience a des limites !
Ni les quolibets de son père :
Qui m'a donné un fils pareil ?
L'oiseau cramponné à sa branche, les ailes obstinément croisées devant les yeux, tremblant comme feuille au vent, refusait tout essai.
Allez petit, fais un effort, n'aie pas peur, j'accompagnerai ton vol, lui chuchotait l'arbre.
Survint alors un incident inexpliqué :
la branchette sur laquelle l'oisillon était perché, fléchit soudainement, ce qui le força à sauter en l'air, tandis qu'un rameau bien pourvu de feuilles le poussait dans les airs. Notre ami surpris, n'eut d'autre ressource que celle d'étendre les ailes pour rétablir l'équilibre puis d'en battre pour ne pas tomber. Et le miracle survint : il volait, il volait, et le sol si loin tout en bas ne l'attirait plus irrésistiblement. Il avait vaincu sa peur, ce que ne manquèrent pas de lui faire comprendre les applaudissements de sa famille, de sa nounou, et même de la forêt tout entière qui avait pris part au spectacle !
- A toi l'arbre, c'est ton tour dit en se retournant vers ce dernier la fauvette ; montre nous ce que tu sais faire.
- Qui ? moi ? Il se fait tard, on ne peut remettre à demain ? Tenta de plaider notre ami.
- Non, non il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Soulève un peu tes pieds que je voie !
L'arbre ne put que s'exécuter.
- Bon pour le pied gauche ; ça va pour le droit ! Les ail.. pardon les branches maintenant : le battement m'a l'air parfait ! Alors, à mon signal, tu bats fortement des ailes et tu soulèves tes deux pieds à la fois ; un, deux et... trois.
Les branches se mirent à frapper l'air de plus en plus vite, sans toutefois arriver à extraire les pieds du sol. De fait, si notre ami était capable d'accomplir les actions demandées les unes après les autres il ne pouvait les pratiquer en même temps : soit il battait des bras, soit il levait un pied. |
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-
Voyons fais un effort, coordonne tes mouvements ! lui intima son maître.
-
Je n'y arrive pas ; je suis trop lourd, et... j'ai peur de tomber avoua piteusement l'élève.
En effet, dés que notre arbre accentuait la vitesse de ses mouvements de bras, ses pieds ne décollaient pas pour autant ; il vacillait seulement dangereusement sur sa base, prêt à s'écrouler sur ses plus proches voisins.
Ce qui était loin de plaire à ces derniers !
-
Et si nous t'aidions proposa le benjamin de la famille fauvette. Nous battrions des ailes avec toi en nous agrippant à tes branches.
-
Vous croyez que ce sera suffisant ?
-
Bien sûr que oui ! Tâte un peu mes muscles pour voir !
Essayons !
On fit une tentative qui malgré toute la bonne volonté de la famille fauvette se solda par un échec.
On fit alors appel aux cousins, aux amis ; toute la gent ailée de la forêt fut mise à contribution. En vain !
Un jour de septembre - eh oui ! Le temps passait - dame fauvette fit même appel à une escadre d'oies sauvages qui daignèrent quitter leur formation en triangle pour venir participer à l'entreprise.
Cela s'avéra insuffisant.
Les jours raccourcissaient, les nuits fraîchissaient, l'automne arrivait à grands pas !
Déjà les hirondelles rassemblées sur les fils avaient décidé de leur départ.
Dame fauvette savait que bientôt elle et les siens devraient à leur tour s'envoler pour les terres d'Afrique.
L'arbre se désespérait :
-
Tant pis ! Partez sans moi ; c'était un beau rêve tout de même ; je verrai l'Afrique une autre année !
-
Ah non ! Il ne sera pas dit que j'aurai laissé un de mes élèves dans la détresse. J'ai dit que tu volerais et tu voleras ! Attendez moi je reviens !
Et dame fauvette s'envola dans l'azur sans autre explication.
On ne la vit pas de la journée.
Mais au soir, juste au moment où le soleil émettait son dernier rayon, on entendit un énorme chahut dans les airs, une gigantesque cacophonie.
Le ciel alors s'obscurcit masquant les vapeurs soufrées du couchant, tandis qu'un nuage noir et piaillant s'abattait sur notre arbre.
-
J'ai ramené du renfort s'égosilla dame fauvette qui avait peine à se faire entendre au milieu du vacarme jacassé par des milliers d'étourneaux qui avaient envahi jusqu'à la plus petite ramille de l'arbre.
Heureusement, la nuit vite survenue les fit taire.
Une aube lumineuse les réveilla.
Mais avant que le concert ne recommence, dame fauvette, haussant la voix,
leur dit ce qu'on attendait d'eux.
-
Donc vous m'avez bien compris vous battez tous des ailes à la fois à mon signal : un deux trois :
Et... le miracle s'accomplit, ce qui n'aurait pas été concevable même par le plus ingénieux des cerveaux humains arriva.
Les milliers de battements d'ailes des étourneaux joints à ceux de tous les oiseaux de l'endroit, firent que l'arbre extirpa ses pieds aux multiples orteils du sol et commença à s'élever dans les airs.
Or notre arbre était fort lourd, en raison notamment de son impressionnante frondaison qui n'avait cessé de se développer abondamment durant toute la belle saison. Les oiseaux peinaient, leurs battements d'ailes ralentissaient leur rythme, la terre selon la loi d'attraction avait tendance à se rapprocher...
C'est alors qu'il arriva un événement qui n'aurait pas été seulement imaginable quelques mois auparavant..
Tous les arbres de la forêt, sans exception aucune, tendant leurs multiples bras au dessus de leur tête propulsèrent, tel un vulgaire ballon de baudruche, notre arbre dans l'azur.
Là, un secourable vent du nord le prit en charge, et le poussant de son souffle puissant, lui fit prendre irrémédiablement la direction du sud.
-
Je vole, je vole, criait notre ami.
-
Regarde devant toi disait la fauvette.
-
En vol groupé, ordonnait le vieil étourneau chef d'escadrille.
Car notre ami, très ému, ne cessait de se retourner pour un dernier adieu à sa forêt natale, qui, non moins émue, lui répondait en agitant toutes ses branches.
De fait, sans toutefois vouloir le reconnaître, la forêt avait adopté cet étranger au comportement bizarre qui la distrayait d'une existence somme toute bien monotone !
-
Ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont !
- Il avait au moins le mérite de nous distraire ce grand fada !
-
Comme on va s'ennuyer sans lui !
-
On le regrettera, je vous le dis, on le regrettera !
Si on l'avait mieux accueilli, peut être bien qu'il ne serait pas parti, té !
-
Enfin ! c'est la vie !
Entendit-on même soupirer dans la futaie.
L'histoire ne dit pas si, pendant son voyage l'arbre se mit au régime alimentaire de ses amis les fauvettes, ou s'il préféra vivre de ses réserves.
Elle ne dit pas non plus si l'Afrique lui parut aussi belle qu'il l'avait rêvée.
Ni si les vents et les orages rencontrés ne lui firent pas perdre une grande partie de cette chevelure dont il était si fier !
Elle vous laisse libre d'imaginer la suite à votre convenance.
Mais par contre, elle nous assure que c'est bien à ce moment là, que le virus, dans la forêt, s'est implanté.
La preuve en est les mille craquements que l'on y entend les nuits de la belle saison : ce sont les jointures des nouveaux candidats au voyage : ils répètent inlassablement les mouvements enseignés par dame fauvette.
Car chaque année, au début de l'automne, en même temps que les oiseaux migrateurs, il y a un arbre qui s'envole.
Mais chut, ne le répétez à personne, c'est un secret !
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Clic clac mon conte es accavat !
Issarlès, le 28 juillet 2003 |