Bien, ça suffira pour aujourd'hui. Demain, même heure. Et continue moi tes assouplissements ! Cria depuis l'azur où elle s'était envolée l'infatigable fauvette.
S'il n'avait eu au fond de lui ce désir de voyage qui le tenaillait, notre arbre aurait abandonné sur le champ, car, il lui fallut une grande partie de la journée pour se remettre, si bien qu'il en oublia même de tisser ses feuilles à l'intérieur de ses bourgeons ! C'est vous dire ! Cette nuit là il ne dormit guère, répétant inlassablement les mouvements appris. Il en alla de même d'ailleurs, pour tous les hôtes de la forêt, que ses grincements et craquements tinrent éveillés une bonne partie de la nuit.

Bien avant l'aube, il était prêt pour sa deuxième leçon.
Cette dernière lui parut moins difficile, et il en fut de même les jours suivants, car notre ami consciencieusement passait sa nuit à parfaire ses mouvements, à tel point qu'il arriva très vite à ne plus faire ni grincer ni craquer ses jointures !

Toute la forêt et ses hôtes, qui avaient même commencé à faire une pétition contre le trop bruyant gymnaste, (un étranger venu on ne sait d'où qui ne parlait à personne et qui maintenant nous tenait éveillé toutes les nuits !) en furent soulagés. La plainte n'alla heureusement pas jusqu'au grand duc.

Car, je ne sais si vous le savez, le grand duc, sourcil broussailleux et nez crochu, en tant qu'oiseau nocturne, est chargé de faire respecter la quiétude de nos nuits ; d'ailleurs ses « hou ! hou ! » répétitifs sont là pour signifier à tout un chacun qu'il veille et n'admettra aucune entorse au règlement : « qu'on se le dise ! » Gare à celui qu'il surprendra en flagrant délit ! Il risque de passer un très mauvais quart d'heure.

Pour l'heure notre ami, inconscient du danger qu'il avait couru, se réjouissait de ses muscles renforcés et de ses articulations assouplies.
- Bon maintenant nous allons nous entraîner au décollage lui dit un beau matin de mai dame fauvette . Et un et deux et trois et quatre, on tire sur les pieds, et un et deux… Et alors ? Qu'attends-tu ?
- Que je tire sur mes pieds ? interrogea l'arbre stupéfait.
- Bien sûr ! comment sans cela peux tu les extraire du sol ?
- Les extraire du sol ? Mais je ne peux pas !
- Tss, tss ! Dis plutôt que tu ne veux pas.
- Non je ne peux pas, c'est du sol que je prends ma force ; il me faut absolument pour vivre rester enraciné.
- Allons donc !
- Si, je t'assure, mes racines, mes pieds comme tu les appelles, profondément enfoncées dans le sol en prélèvent les éléments, qui aident à ma croissance, quand à ma frondaison, grâce à la photo-synthèse...
- Tu ne vas pas m'infliger un cours de botanique tout de même ! Tss,tss ! Tu changeras de régime alimentaire voilà tout ; tu te nourriras de graines, d'insectes et de vermisseaux comme tout le monde !
- Mais, mais…
- Il n'y a pas de « mais » qui tienne . Quand on veut voyager il faut s'adapter. Nous mêmes faisons de grandes réserves et nous suralimentons en été, car, durant notre long parcours nous devons être très frugales. De toutes façons nous résoudrons ce problème quand le moment sera venu : pour l'instant, je te demande seulement de recroqueviller tes doigts de pieds à l'intérieur de tes racines.
On essaie ? Et un et deux et trois et quatre.

 

Et la leçon reprit, avec comme résultat que notre arbre sentit ses orteils bouger dans leur gaine. Il y arriverait, il en était sûr !

Au bout de quinze jours il chaussait et déchaussait à la demande ses pieds aux multiples orteils, sans toutefois oser les retirer tous les deux à la fois.

***

Bien, lui dit un jour la fauvette, nous allons abandonner pour un temps les leçons car il faut que je songe à fonder une famille ; d'ailleurs parmi tous les messieurs fauvettes qui viennent roucouler sur tes branches il en est un qui ne me déplait pas trop ! Et notre arbre assista médusé aux amours de ses amies les fauvettes. Bientôt il leur vit même construire un nid à la plus haute de ses fourches, nid dans lequel dame fauvette pondit quatre œufs bleutés. Puis, gonflant les plumes, elle s'installa dessus et n'en bougea plus. Au bout de huit jours notre arbre perdit patience :
- Pssit ! Pssit ! dis, tu ne m'aurais pas oublié par hasard ?
- Muhm ?
- C'est moi, ton élève ; pour les pieds ça va ; qu'est ce que je fais maintenant ?
- Chut ! laisse moi donc tranquille : ma couvée va bientôt éclore et il faut bien que je me consacre un peu aux miens.
- Tu m'abandonnes alors ?
- Mais non, voyons ; nous reprendrons lorsque mes petits seront prêts à voler. Et puis, ne penses-tu pas qu'il serait temps pour toi de faire éclater tes bourgeons ? Tu vas finir par être le dernier arbre de la forêt à avoir mis ses feuilles. Mes petits vont naître et tu n'auras pas un brin d'ombre à leur offrir.

Et notre ami s'aperçut avec horreur que, tout à ses exercices d'entraînement au vol, il en avait oublié de faire éclater ses bourgeons. Aussi passa-t-il encore plusieurs nuits blanches pour rattraper son retard et préparer l'éclosion.

***

C'est ainsi que, quelques matins plus tard, dès le lever du jour, en même temps qu'apparaissait le soleil, d'un seul coup, se déplièrent ainsi que des éventails, des milliers de feuilles vert tendre, dans un aimable chuchotis.
Au même instant, se craquelaient sous la poussée deux des œufs de la couvée des fauvettes. Bientôt parurent deux têtes aux yeux globuleux suivies de deux corps translucides dotés de moignons d'ailes dépourvues de plumes.

- Et c'est ça qui dis-tu va voler ?
s'écria l'arbre qui n'avait jamais vu d' oiseaux nouveaux nés.
- Oui, oui, ce sont les premiers de mes petits ; n'est-ce pas qu'ils sont beaux ! Roucoula dame fauvette avec le ravissement d'une mère !
- Hum, bien sûr, s'empressa de répondre notre ami, qui pourtant avait un avis légèrement différent.
Leur conversation fut alors brutalement interrompue par le piaillement aigu des oisillons affamés.
- Surveille-les, je reviens ; cria dame fauvette en s'envolant dans l'azur.
- Que je…

Mais l'oiseau était déjà loin.

 
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© Michèle Puel Benoît 2000
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