(...) Le vent, s'il avait vu d'un œil indifférent tous les préparatifs - il y avait bien longtemps qu'il ne se mêlait plus des affaires des hommes - fut cependant intrigué quand, passant à proximité de ces sortes de tours, il les vit mettre leurs bras en mouvement, en émettant un sonore vrombissement. Intéressé par le phénomène, il s'approcha ; les bras allèrent plus vite, le bruit s'accrut au point, qu'incommodé, le vent cessa d'avancer. Le mouvement aussitôt ralentit pour bientôt stopper tout à fait tandis que le silence progressivement se rétablissait.
« Tiens, tiens, se dit notre saltimbanque, qu'est-ce que les hommes sont encore allés inventer ? »
Très vite, cependant, il comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de ces nouveaux jouets !
Tout d'abord il essaya sur eux son souffle : brise, bise, mistral, tramontane, cers et marin tempétueux, tout y passa, au grand dam des bras articulés des monstres qui ne surent bientôt plus où donner de la tête ni dans quel sens tourner, et ne purent tout au plus fournir qu'un rendement des plus médiocre. En effet, le but de ces machines, qu'en termes savants on appelle éoliennes, est de fournir du courant électrique de manière continue ; or, du fait que leurs pales tournaient tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, cela contrariait le flux des électrons dont les charges s'opposant, s'annulaient. Le résultat étant que les éoliennes ne produisaient rien ou pas grand chose !
Le second jeu qui vint à l'esprit de notre farfelu, fut de slalomer entre les différentes tours : bien entendu, la règle était qu'il ne fallait en aucune façon qu' elles se mettent en mouvement : la partie devenait alors nulle, et il fallait recommencer depuis le début.
Vous conviendrez aisément que là non plus la productivité ne fut pas terrible !
Enfin, il s'essaya à toutes sortes de jeux : saute moutons, chat perché, coucou qui est là... etc - la liste est beaucoup trop longue pour qu'on puisse tous les citer ! Mais à chaque fois, la production de courant électrique était quasiment inexistante, et donc le bénéfice quasiment nul.

Si bien qu'on s'en émut en haut lieu : Il y eut réunion des principaux commanditaires qui, sans tergiverser décidèrent qu'il fallait doubler, voire tripler le nombre d'éoliennes.
Bientôt il n'y eut, sur le causse, pas de hauteur, si infime fût-elle, qui ne fut coiffée de son redoutable sémaphore, tellement qu'il arriva le jour où le vent se vit face à une véritable armée vrombissante qui tentait de l'intercepter.
Dès qu'il comprit qu'il ne s'agissait plus d'un jeu mais bien d'une nouvelle tentative pour l'asservir, le vent entra dans une colère bleue, une rage froide, et suspendant son souffle il allait se mettre à tempêter, quand lui vint une autre idée : à quoi bon utiliser sa puissance contre les hommes, puisque c'était justement cela qu'on attendait de lui, non, non, il allait plutôt se mettre en grève, et rirait bien qui rirait le dernier !
A la seconde même il cessa de respirer.
L'air se fit aussitôt immobile et pesant, les éoliennes s'arrêtèrent de faire tourner leurs pales, le soleil se mit à cogner de plus en plus fort.
© Michèle Puel Benoît 2000

