(...) Les poules, durant les mois d'été sont d'autant plus matinales, que leur poulailler laisse entrer les rayons du premier soleil, et qu'un coq, soucieux de son image, veut être le premier à saluer, d'une voix éraillée, l'apparition de l'astre solaire.
A peine avaient-elles émis le premier de leur caquetage matinal qu'Elle se précipitait au poulailler pour voir l'œuf tant attendu. Et comme les poules sont très bavardes, Elle passait son temps à descendre et remonter les escaliers de la terrasse, ce qui, au bout du compte, finit par lui faire perdre les deux kilos qu'une vie sédentaire lui avait fait acquérir.
Il arriva enfin ce premier œuf ! Et Elle s'aperçut alors que le chant de la poule claironnant sa fierté d'avoir pondu n'avait rien à voir avec son caquetage habituel ! Au bout d'un certain temps elle acquit même une certaine expérience, au point de reconnaître chaque pondeuse à son chant et d'attribuer chaque œuf à sa pondeuse !
Car rien n'est aussi différent d'un œuf qu'un autre œuf quand il provient de votre poulailler ! Il y a le brun roux que donne tous les deux jours, vieille - poule - rousse - à - la - crête - qui - penche, le rose safrané qu'accorde quotidiennement jeune - poule - noire, le beige tacheté de la poule - noire - à - la - si - jolie - collerette dorée, et qui nous réserve parfois l'heureuse surprise d'être double ! Viennent ensuite les beiges rosés de notre intrépide poule naine noire et les blancs que poule naine blanche vante pendant cinq bonnes minutes de sa voix perçante.
Tout allait donc pour le mieux, lorsqu'Elle s'avisa un jour qu'enfermer les poules à la campagne toute la journée était une véritable aberration. Alors qu'elles auraient pu à l'extérieur faire leurs délices d'herbe verte et de vermisseaux, sans compter les économies de grain que cela ferait, elles étaient là prostrées derrière leur grillage, à en devenir neurasthéniques !
Lui, fut plus difficile à convaincre ; Il avait un peu l'impression d'avoir travaillé pour rien, mais puisqu'Elle était certaine de ce qu'Elle avançait….
Nos volatiles comprirent très vite que la liberté leur avait été donnée, et ne tardèrent pas à en abuser.
Les unes prirent l'habitude de grimper l'escalier de la terrasse, de s'engouffrer par la porte laissée ouverte, gratifiant la salle commune des malodorantes traces de leur passage ; une autre fit un festin des capucines qu'ELLE avaient semées dans les interstices des escaliers et dont Elle aimait la chaude floraison ; poule naine blanche , elle, poussa l'audace jusqu'à s'en aller boire du vin dans le verre du voisin ; elle en revint d'ailleurs complètement saoule au point de ne plus pouvoir tenir sur ses pattes tout le temps que dura son ivresse.
Cette liberté nouvellement acquise s'accompagna de la grève de l'œuf.

