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(...) tout ce qui était écrit, au point que c'en était une véritable boulimie !
Il lisait tout ce qui lui passait entre les mains : du journal, aux publicités inscrites sur les boîtes de remèdes ou d'épicerie, jusqu'aux papiers enveloppant les courses, ayant cependant une préférence pour l'almanach Vermot que depuis le temps bien sûr, il connaissait sur le bout des doigts.
Bien entendu, il savait aussi par cœur ses évangiles, ainsi que le calendrier des saints ; il était tout à fait capable également de vous réciter sans se tromper, la longue liste des départements français, préfectures et sous préfectures comprises ; il n'ignorait rien du calendrier lunaire et donnait toutes les phases de la lune pour les dix ans passés ou à venir.
Mais ce qu'il lisait encore le mieux c'était le grand livre de la Nature, car cette dernière lui parlait ! N'allez pas entendre par là qu'il savait déchiffrer les signes annonciateurs de tel ou tel phénomène naturel, comme savent le faire les hommes de la terre, non, les arbres, les plantes, les rochers, le ciel, la lune, les nuages les bêtes même avaient avec lui de réelles conversations ce qui, aux yeux des autres hommes, le faisait passer pour bizarre sinon un peu dérangé.
On disait ainsi qu'une nuit de pleine lune, au printemps, les rayons de l'astre lunaire qui au mois de mars sont redoutables, auraient, alors qu'il dormait dehors, agi sur son cerveau, lui donnant la faculté d'entendre parfaitement la nature sans pour autant être bien compris des humains.
C'est pourquoi, si on le moquait pour sa naïveté, on l'écoutait et le craignait également, car son égale franchise qui révélait les dangers qu'il y avait à aller pâturer dans tel endroit révélait aussi qu'il avait vu un tel et une telle ensembles dans les bois, ce qui n'arrangeait pas toujours les choses…. Mais là n'est pas le propos !
Bref, personne autant que lui ne paraissait aussi ravi de vivre, certain de rencontrer parmi tous ses interlocuteurs naturels celui qui fatalement aurait la réponse à la question du moment. Aussi allait-il toujours chantant et parlant par les landes où il menait son troupeau sans que la vipère ait jamais piqué aucune de ses bêtes, sans qu'aucune n'ait jamais brouté d'herbes abortives ni de luzernes ballonnantes. De fait, le troupeau qu'il gardait, était assuré d'être toujours le plus florissant du plateau !
L'été, par les drailles embaumées de genêts, il menait les bêtes rassemblées pour l'estive, paître l'herbe de la montagne.
Toutefois cela n'allait pas sans un certain rituel.
La veille du départ, il avait choisi les plus belles, et leur avait décoré le dos de gros pompons de laine rouge ou bleue ; puis il avait suspendu au cou des jeunes agnelles, ces sonnailles au collier en bois de micocoulier peint en rouge, faites de laiton embouti et dans lesquelles tintent si joliment les tympans d'os polis ; enfin, il avait accroché à la meneuse, la grosse cloche dont le son majestueux et grave allait accompagner la marche du troupeau.
Car longue serait la montée, et mesuré devait être le pas que lui-même règlerait en marchant solennellement et fièrement devant.
Là haut pendant quelques mois il vivrait éloigné des hommes à partager les joies et les tracas que la montagne lui contait :
« Salut Gustou ! Te revoilà donc ! Toujours aussi gaillard à ce qu'il me semble ! Comment s'est passé l'hiver sur le plateau ? »
Alors Gustou racontait que l'hiver n'avait pas été trop rude et qu'on avait sorti les bêtes presque jusqu'à l'agnelage de janvier, agnelage qui avait donné des bessous (jumeaux) comme les bêtes le lui avaient laissé entendre et comme l'herbe qu'il leur avait fait brouter sur la colline du menhir le lui avait garanti.
Le patron avait été content et les agneaux avaient bien profité. C'est pourquoi il s'était vu confier encore une fois, malgré son âge, le troupeau de la transhumance ; la montée s'était bien passée dans l'ensemble, toutefois il lui semblait que certaines jeunes agnelles, toutes à la joie de la nouveauté, avaient grimpé trop vite et que leurs pattes en avaient souffert ; aussi voulait-il savoir si prés de la source du grand chêne poussaient encore ces plantes dont les décoctions étaient si bonnes pour ce genre d'échauffement.
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« - Non, mon pauvre, répondait la montagne, elles ne sont plus là : il a tellement plu cet automne qu'elles ont été emportées avec la terre ravinée ; tu les trouveras plus bas parmi les châtaigniers. Puis elle ajoutait : tant que j'y pense, il faut que je te dise que cet hiver promet d'être tardif, mais rude, l'oignon des Cévennes n'en finit pas de mettre des peaux, fais provision de bouillon blanc et de bourrache pour soigner la toux de tes bêtes ! »
- Je vous remercie bien du renseignement lui disait poliment Gustou.
- Avec plaisir ! Si on ne se rendait pas service entre amis alors !
- A propos, ajoutait le berger, est-ce-que, ce serait trop vous demander que de donner à la fonte des neiges un peu plus d'eau à notre rivière ? Le meunier se plaint du peu de débit qu'il y a pour actionner convenablement les meules de son moulin.
- Bien sûr que je vais y veiller, mais ça ne va pas être facile. Tu comprends, certaines rivières sont plus gourmandes que d'autres et il faut une grande vigilance pour qu'elles ne boivent pas plus que ce qui leur est permis ; or, au printemps j'ai beaucoup de travail et ne peux avoir l'œil à tout. Toutefois, je crois deviner quelle est la coquine et je te promets de la surveiller.
- Merci bien, de mon côté si j'apprends quelque chose qui puisse vous intéresser je ne manquerai pas de vous le faire savoir. Adissiatz plan ! Et que Dieu vous garde ! »
Ainsi se passait l'été sur la montagne, entre conversations, cueillettes et gardiennage…
Quand les matins de septembre commencèrent à se faire brumeux et que les nuits rendirent la rosée du matin cristalline, Gustou sut que l'agnelage était proche et qu'il fallait redescendre sur le plateau pour retrouver la bergerie aux voûtes protectrices.
Il fallut bien trois jours pour la descente, tant Gustou avait à cœur que les futures mères ne se fatiguent pas trop.
Et puis un soir la ferme fut là au détour du chemin, avec sa cour enserrée de bâtiments, ses terrasses en arcades protégées de toits de tuiles rouges, sa grande bergerie fleurant la paille propre et le foin garnissant les râteliers.
Les brebis ne s'attardèrent pas à la lavogne pour étancher leur soif, on n'eut pas besoin non plus de les pousser pour qu'elles entrent dans la bergerie, c'est dans un concert de bêlements qui disaient leur joie d'avoir retrouvé leur logis qu'elles se précipitèrent dans la grande salle voûtée. Gustou, quand il fut assuré que les bêtes étaient bien installées et que les chiens avaient eu leur repas, se dirigea vers la maison, où, il en était sûr, l'attendait une soupe odorante.
« Salut la compagnie ! », lança-t-il à la volée, en regagnant la place qui lui était dévolue, à la droite du maître.
- Salut Gustou ! lui fut-il répondu par de multiples voix, mais il sentit bien qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas.
D'ailleurs personne ne parlait et tous les visages étaient tournés vers une drôle de petite boîte carrée qui trônait sur le bahut, là où autrefois et durant tout l'été, Noémie, la patronne gardait dans un vase l'herbe au vent qu'il cueillait pour elle au début juillet et dont elle aimait tant le rose bleuté.
A l'intérieur de la boîte, un homme en costume de ville parlait avec un accent pointu qu'il eut du mal à comprendre. Si bien que pour compenser, il se mit tout naturellement à s'exprimer en patois :
« - Cal es aquel monsur que manja pas ambe nos autres ? Venetz aqui monsur, vos farai un pauc de plaça » ; et puis se tournant vers la patronne « mestra, balha i de sopa al paure qu'a talent »
« - Voyons Gustou, cet homme n'est pas là en réalité, ce n'est qu'une image. En vérité, il se trouve à Paris dans les studios de la télévision. Ceci est un poste de télévision que nous avons acheté pendant que tu étais à la montagne " répondit cette dernière.
- Je l'avais bien vu, vous savez, reprit vite le vieux berger qui s'en voulait de s'être laissé prendre en flagrant délit d'ignorance, puis il ajouta , il y a le même sur Le Chasseur Français !…. il bougonna ensuite: Si on peut plus rigoler alors ! »
Le reste du repas fut plutôt silencieux, les uns, captivés par ce qui se passait sur le petit écran, l'autre, vexé qu'on lui ait ravi la vedette.
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