(...) Et le crapaud un temps arrêté dans son geste, reprit son équilibre précaire au bord de la margelle.
- Il n'y a rien ni personne qui puisse t'en empêcher ? L'interrogea à nouveau le poisson ?
- Non rien : ma décision a été mûrement réfléchie. Et si tu ne m'avais pas interrompu…
- Bon, bon, alors, mettons que je n'ai rien dit : vas-y saute ! Mais… n'oublie pas que tu es un animal aquatique ; il ne te sera donc pas facile de te noyer !
Plouf ! ! Le bruit de la chute du jeune désespéré fut à peine perceptible au milieu de l'assourdissant concert nocturne que donnaient ses frères.
- Tu vois ? Ne te l'avais-je pas dit ? dit le poisson rouge au crapaud, qui après avoir vainement tenté de couler, se retrouvait, non sans efforts, à nouveau perché sur la margelle, l'air tout déconfit.
- Humpf ! humpf ! éternua ce dernier.
- Voyez moi ce dégourdi ! Il a même bu la tasse ! S'écria le poisson moqueur ; puis il ajouta avec une certaine sollicitude : tu ne vas pas pleurer tout de même !… Allons, allons, et si tu racontais au vieux Jules pourquoi la vie ne vaut pas la peine d'être vécue !
- C'est que, lui fut-il répondu en hoquetant, c'est que personne ne m'aime.
- Voyez-vous ça, et pour quelle raison dis-moi ?
- Parce que je suis affreux, le plus affreux de tous les crapauds !
- Ah oui ? Et qu'as-tu donc de si affreux ?
- Ben voyons ! Ma couleur, cette horrible vilaine couleur vert-jaune ! - Elle ne me paraît pas si vilaine que ça cette couleur ! Et puis elle va bien dans l'herbe ! Tu ne crois pas ?
- Mais non, tu ne vois pas comme ma peau brille, comme elle est lisse ? J'ai pourtant tout essayé : je me suis roulé dans de l'argile pour avoir cette belle couleur de terre, puis dans du migou, pour que les crottes me tiennent lieu de pustules ; j'ai même cru un temps que cela allait marcher, mais tout est parti avec la première averse ! Il n'y a rien à y faire : je suis maudit ! Et cela depuis le jour de ma naissance en avril dernier, dans cette mare justement !
- Je sais, je me souviens. Confirma le poisson.
- Il y avait des centaines d'œufs dans la mare et tu te souviens de l'éclosion du mien ? Interrogea le crapaud d'un air incrédule.
- Bien sûr que je n'ai pas oublié, affirma Jules : dans ce trou d'eau noirâtre et glauque il y eut comme un éclair jaune, comme un rayon de soleil et tu fus là, jaune translucide d'abord et puis au bout de quelques jours jaune-vert brillant, comme je te vois maintenant.
- C'est bien ce que je disais, déjà têtard j'étais affublé de cette couleur maudite, le seul de toute une ponte de printemps ! Répondit pathétiquement le batracien.
- Ce que tu pouvais être gracieux et agile, le ballet incessant de ta flèche d'or égayait mes journées !
- Tu te moques de moi ; j'étais le plus minable de tous ; d'ailleurs, les autres me le faisaient bien sentir, car aucun ne voulait jouer avec moi ! Alors je m'amusais comme je le pouvais, en sillonnant sans arrêt la surface de l'eau. J'essayais d'inventer des figures de plus en plus compliquées, pensant ainsi attirer l'attention de mes frères, mais ils se contentaient tous de frétiller de leur nageoire caudale afin de monter à la surface et de s'agglutiner contre la margelle en m'ignorant superbement !
- Moi, je ne te perdais pas des yeux. Chaque jour je constatais tes progrès : tiens, aujourd'hui il a découvert la marche arrière sur le dos, ou, il en est maintenant au looping ; ou bien ; il ne met plus qu'une demi seconde pour atteindre la surface ; ou encore, ses pattes postérieures ont poussé ! J'ai tout suivi de ta croissance.
- Comment se fait-il que je ne t'ai jamais vu ?
- C'est parce que je me tenais tout au fond, dans un trou !
- Il faut dire que je fuyais tous tes semblables : leur gueule béante ne m'inspirait pas confiance !
- Tu avais raison. Il nous est arrivé de croquer quelques-uns des tiens, surtout sous forme d'œufs : la mare est si petite ! Nous sommes si nombreux ! Et il faut bien vivre ! Mais toi, tu étais si beau ! Et puis, je te devais la vie.
- Tu plaisantes ! Je n'ai jamais rien fait d'utile de ma vie .
- Mais si, mais si. Je vais te raconter :
Et Jules lui narra comment un jour de juillet il l'avait sauvé d'une mort certaine.
Cette année là, le mois de Juillet faisait suite à un mois de Juin qui avait été particulièrement chaud et sec, au point que le Coustalou privé de ces pluies de printemps qui régénèrent ses eaux était presque vide. Il ne restait dans la mare, qu'une eau noirâtre envahie de vase, et qui n'emplissait plus que le fond du trou contre la falaise, laissant affleurer par endroits des roches plates. Privés ainsi de l'oxygène nécessaire à leur métabolisme, ses frères et lui étaient obligés de venir le cueillir, pour ainsi dire, à la surface, quittant les trous de rochers où ils se tenaient à l'abri. Cela n'était pas sans danger : sur les pierres que la sécheresse avait découvertes, guettait la couleuvre vorace ! Car ce reptile, quand il est lassé des mulots et oisillons qui constituent l'ordinaire de ses repas, ne déteste pas, lorsqu'il en a l'occasion, mettre du poisson à son menu !
C'est ainsi qu'il se love sur une roche bien exposée, afin que le soleil accroisse la vivacité de ses mouvements ; sa tête, dépassant à peine de ses anneaux, porte à croire qu'il fait la sieste, alors qu'en fait il est à l'affût ; il suffit qu'un imprudent sorte la tête de l'eau pour qu'une attaque fulgurante n'aille le frapper de plein fouet : il ne reste ensuite qu'à le happer à l'aide des crochets et le livrer sans défense aux appétits du pêcheur.

