Si notre ami allait à la ville sans vraiment soigner sa tenue, c’est qu’il emportait dans le coffre de sa jardinière - cette charrette légère que prenait le vigneron pour ses déplacements de loisir - de quoi se changer en route ; en effet derrière le petit bois de pins se trouvait un cabanon à l’abri des regards et dans lequel il revêtait : le pantalon rayé et la jaquette qui s’ouvrait sur un gilet barré par la chaîne de la montre en argent de son père. Puis il nouait un lacet de cuir au col de sa chemise coiffait son plus beau couvre chef, et repartait en chantonnant.
C’est que, voyez-vous, lors d’une de ses rares sorties à la ville, sur le chemin du retour, il avait fait une rencontre.

***

Ce jour là, il avait bâté son âne et s’en était allé comme à son habitude par le chemin du canal. Nous étions au mois d’octobre, et comme il arrive souvent durant ce mois, il s’était mis à péter un orage, en plein milieu du chemin du retour.
Comme il était prévoyant il n’avait eu qu’à retirer de la banastelle où il l’avait placé, ce grand parapluie bleu sous lequel on abriterait presque tout un régiment.
Ayant enfourché son âne, il cheminait donc, le parapluie penché sur l’avant, quand brusquement sa monture fit un arrêt qui faillit le faire passer par-dessus... Devant lui, sur le chemin trottinait une ânesse grise, qui portait une forme grise également et dégoulinante d’eau.

L’ânesse s’étant garée sur le bord, Martinot vint à sa hauteur afin que son maître découvrît sous un chapeau de paille qui n’avait plus aucune forme le gentil minois de Fine.

Galant homme, Pigassou avait proposé l’abri de son parapluie à la demoiselle, et les deux équipages avaient fait route ensembles jusqu’au prochain croisement. Pigassou n’avait pas voulu reprendre l’instrument, prétextant que la pluie ne lui faisait pas peur, et elle avait promis de le rendre le prochain vendredi.
C’était à partir de ce jour que notre homme avait commencé à aller à la ville tous les vendredi.

***

En effet, Fine, qui était première ouvrière chez madame Rose la modiste qui chapeautait toutes les grandes dames de la ville, rentrait chez elle tous les vendredi pour s’occuper du ménage de son père invalide de guerre auquel la compagnie du canal du midi avait confié la charge de maître de l’écluse.

Après la mort de la mère de cette dernière, madame Rose avait trouvé cet arrangement pour ne pas perdre cette perle dont les doigts de fée créaient des chefs d’œuvre qui faisaient la réputation de sa maison.

Fine passait trois jours en ville, logeant chez sa patronne, et quatre jours chez son père, pour les soins ménagers, occupant toutefois ses soirées à ornementer de fleurs, rubans, perles et fruits ces chapeaux qui feraient l’orgueil des citadines.

Pour ces déplacements et pour transporter ces cartons à chapeaux toujours volumineux, elle avait Capucine, la douce ânesse grise.

Comme il se doit pour une modiste, Fine adorait les chapeaux et en changeait souvent. Et comme la coquetterie de Pigassou se portait aussi vers cet accessoire, c’est ce goût commun qui les avait rapproché.

Des propos on en vint vite aux confidences, et bientôt le vendredi Pigassou attela la jardinière : on est bien mieux sur un même banc pour causer !

Capucine marchait devant à la hauteur de Martinot,, ayant pour la première fois rencontré une congénère que sa qualité d’albinos ne faisait pas fuir.

Puis on en vint aux menus cadeaux : un panier de figues, les raisins de la treille, un bouquet de roses du jardin.

Les cadeaux furent acceptés d’un merci, d’un sourire.

Ensuite les mains se frôlèrent.

Un jour Pigassou osa un rapide baiser sur la joue.

Mais cela n’alla pas plus loin : tous deux étaient timides, dotés de parents exclusifs qui ne verraient pas d’un bon œil leur idylle.

Deux ans, ils se fréquentèrent ainsi, et puis il y eut l’histoire !

***

Fine voulait bien répondre aux menus présents de Pigassou, mais elle n’avait ni jardin ni vigne. Acheter quelque chose, était hors de question son père lui prenait toute sa paye :

- Je connais les femmes, toutes des dépensières ! C’est ton argent, je te le garde, tu seras bien contente de le retrouver plus tard !

Heureusement pour elle, Fine avait des doigts d’or qui, avec les chutes de tissus et les colifichets que lui cédait sa patronne, arrivaient à l’habiller fort coquettement.

Or un jour, elle eut envie de faire pour celui qu’elle aimait, ce qu’elle savait le mieux faire : à savoir un chapeau.

C’est ainsi qu’un vendredi soir, au moment de se séparer, elle sortit de son carton, enveloppé dans du papier de soie, un canotier ceint d’un ruban noir, accompagné d’une canne payée avec des heures supplémentaires ignorées de son père.

Pigassou en fut ému aux larmes. Les adieux ce soir là furent plus que touchants.

***

Un qui avait mal pris la chose, c’était Martinot, car, pour la première fois, son maître arborerait un couvre chef dont il ne porterait pas la réplique.

Il fit la tête durant tout le chemin du retour, refusa même de manger le soir. Pigassou, tout à son bonheur, n’attacha pas trop d’importance à la chose :

- Mangearas miou deman
-  Tu mangeras mieux demain.

Toute la semaine il rechigna à l’ouvrage : têtu, mauvais, bougon, il en oublia même sa galejade coutumière envers mademoiselle Prudence, c’est vous dire ! Pigassou, sur son nuage, ne s’aperçut de rien.
Arriva le vendredi. Notre homme attela l’âne à la jardinière : jusque là, tout allait bien. Mais c’est quand il voulut lui enfiler le chapeau de paille que rien n’alla plus : l’animal secouait la tête, couchait les oreilles montrait les dents, ruait dans les brancards. Puis devant l’insistance de son maître, Martinot arrachant le chapeau des mains de ce dernier, se mit insolemment à le dévorer.

- Eh bé ! Sem propres ara ! Creses pas que m’empecharas de partir. T’en iras sen capel : tant pis per tu  se agantas una insolation !
- Eh bé ! Nous voilà propres maintenant ! Ne crois pas que c’est ce qui nous empêchera de partir : tu iras nu tête voilà tout ; tant pis pour toi si tu attrapes une insolation !

Et les voilà partis ! La journée se passa sans problème. Le soir venu quand Fine aperçut Martinot sans chapeau, elle invectiva son maître en ces termes :

- Voyons Pigassou, tu n’y penses pas, laisser partir ton âne nu tête par cette canicule ! Ce n’est pas raisonnable voyons !
- J’y peux rien moi si cet imbécile a mangé son chapeau ! Répondit l’interpellé.

 

 

Et de raconter la semaine qu’il lui avait fait passer couronnée par l’action de ce matin. Martinot faisait celui que cela ne concernait pas. Fine ne dit plus rien, mais plongeant la main derrière la banquette de la jardinière, elle en ressortit un carton à chapeau très volumineux, duquel elle extirpa … le plus ravissant canotier d’âne qui n’ait jamais existé. Il était la réplique exacte de celui de son maître à ceci prés, que le ruban était du même rouge que ses yeux :

- Nigaudou, ajouta-t-elle, tu crois que je t’avais oublié ? Mais que veux tu, je n’ai pas quatre mains !

Ensuite, elle enfila le couvre chef sur le plus docile des ânes, puis comme il relevait la tête pour braire :

- Attends ça n’est pas fini ! Ajouta-t-elle

Tandis qu’ elle sortait du même carton un magnifique col blanc en celluloïd, sous lequel était pendue une non moins magnifique cravate rouge, le tout parfaitement à sa taille. Dés qu’il se vit ainsi paré, après avoir donné un rapide coup de langue sur la joue de Fine, sans laisser à Pigassou le temps de l’au revoir, entraînant l’attelage dans une course folle, criant à tue tête, Martinot fonça vers le village.

Il ne s’arrêta pas au cabanon mais fila droit sur la grand place ; là, claironnant de sa voix la plus forte il entreprit de faire à pas lents et majestueux le tour de ville, faisant sortir sur le pas des portes tous les badauds !
C’est ainsi qu’on découvrit le pot aux roses.

Naïs, devant la duplicité de son fils que s’étaient empressées de lui faire remarquer les méchantes langues, ne décolérait pas :

- Mon petit ! Me faire ça à moi, sa mère !
- Que veux tu, ton petit, il est comme les autres ; il fallait bien qu’un jour ou l’autre ça arrive !
- Me rendre la risée de tous ! Ah ! Il ne l’emportera pas en paradis !

Et sur ces paroles elle entra dans sa maison dont elle barricada la porte. Puisque tu t’es si bien entendu avec ton âne pour me ridiculiser, tu n’as qu’à dormir avec lui ! Cria-t-elle à son fils tout déconfit.
Il eut beau faire et beau dire, elle ne voulut rien entendre.

Cela dura huit longs jours, ou plutôt huit longues nuits que Pigassou passa, allongé dans la mangeoire d’un Martinot goguenard.

- Avisa te solament de rigolar e te fouti un carpan que s’ausira de Besiers a Seta !
- Essaye seulement de rire et je te flanque une gifle qu’on entendra depuis Béziers jusqu’à Sète !

L’âne, qui se sentait tout de même un peu responsable, se tenait coi. Il fallut l’intervention de monsieur le curé et aussi de Monsieur le maire pour faire entendre raison à Naïs. Monsieur le curé la menaça de la priver de la Sainte Communion.
Monsieur le maire lui, après avoir ceint son écharpe, vint officiellement la trouver pour lui parler de Fine et de son père :

- Voyons, Naïs, ce n’est pas raisonnable, Fine est une gentille enfant, et son père est bien connu. C’est l’éclusier qui tient la dernière écluse avant la ville ; les grands parents de sa femme, peuchère, Dieu ait son âme, ils étaient éclusiers avant lui ! Là, tu vois : tu te les rappelles ! Lui, il est de la classe de ton pauvre Fernand et même qu’il a eu une médaille pour le bras qu’il a perdu à la guerre ! La petite, elle, elle est première ouvrière chez Madame Rose la modiste : on dit qu’elle a des doigts de fée. Ce sont des gens honnêtes tu sais ! Ton petit, comme tu dis, il va bientôt avoir quarante ans ; tu crois pas qu’il est pas temps qu’il s’établisse ? Et puis, il te feront des beaux petits qui égayeront tes vieux jours ! Allez vai , ne soit pas têtue, pardonne à ton fils, sinon moi ton maire je t’y obligerai !
Tu vois, j’ai même mis l’écharpe, alors !

***

Et Naïs se laissa presque convaincre, elle ouvrit la porte à son fils sans toutefois vouloir rencontrer Fine. Cette dernière sut pourtant se faire accepter le jour où elle offrit à Naïs, vous l’avez deviné, un merveilleux chapeau !

- Tenez mère, je l’ai pensé pour vous, dit elle simplement à celle qui venait de lui ouvrir sa porte. Et cette dernière, qui n’avait jamais eu de si ravissant couvre chef devant tant de gentillesse fondit en larmes dans les bras de sa bru.
Mais il fallait aussi obtenir l’accord du père. Et là, c’est Naïs qui l’obtint. La mère de Pigassou avait en effet une réputation de cuisinière hors pair qui avait largement dépassé les frontières du village. On la venait quérir pour les baptêmes les communions et les noces.
Aussi, Marius, l’éclusier, dressa l’oreille quand son ami Félix lui apprit que l’élu du cœur de sa fille n’était autre que le fils de cette fameuse Naïs, dont il avait pu apprécier le talent culinaire au cours des repas de noces auxquelles il avait été convié. Or Marius était un gourmet doublé d’un gourmand.

C’est ainsi qu’il fit honneur au cassoulet que lui fit envoyer Naïs et qu’elle avait accompagné de ses mots : Si cela plait à ton père dis lui qu’il peut venir manger à la maison tous les dimanches. Ce qu’il fit.

Après cela, il n’y eut plus aucun empêchement à ce que l’on fixe la date du mariage, d’autant que Marius ne pouvant plus se passer de la cuisine de Naïs, et cette dernière fière d’avoir rencontré un homme qui estimait son art à sa juste valeur décidèrent de convoler eux aussi en justes noces et d’habiter la maisonnette de l’écluse.

Ce qui fait que, le jour dit, ce furent deux couples de mariés que Martinot, chapeauté de neuf, conduisit à l’église dans le cabriolet apprété pour la circonstance et croulant sous les fleurs.

***

C’est ce jour là que, dans le village, l’âne Martinot passa réellement à la postérité. Car le soir, après l’avoir dételé, Pigassou, on se demande bien pourquoi, oublia de l’emmener boire avec les autres bêtes de trait à la pile, la fontaine de la place du village.
Alors ?... Eh bé té ! Il y alla tout seul, pardi ! Clamant de sa voix puissante sa fierté d’être libre.
Exploit qu’il accomplit ensuite tous les soirs de sa vie, Pigassou le laissant aller librement boire et lui, le faisant savoir à qui voulait ou ne voulait pas l’entendre.
Si bien que de nos jours encore, dans ce village du bas Languedoc, quand quelque enfant après une verte réprimande ou une quelconque fessée se met à brailler à vous vriller le tympan, il y a toujours un ancien pour dire :

    - Té ! au destaca l’ase de Pigassou !
    - Tiens, on a détaché l’âne de Pigassou !

    Clic clac mon conte es accavat !

    A Soulagets, le 14 août 2003
    Michèle Puel Benoit

Fin
© Michèle Puel Benoît 2003

© 2000-2005 Michèle Puel Benoit/ Be Web envoyer un courriel