Bien sûr,  il y eut parfois des engueulades, surtout pendant la période du dressage.
Que voulez-vous, Martinot adorait l'eau à tel point qu'il ne pouvait voir une flaque sans s'y rouler dedans. Vous me direz, quel mal y a-t-il à cela ? Aucun, je vous l'accorde, tant qu'on n'est pas attelé à une carriole.

Aussi du plus loin que Pigassou apercevait un ruisselet grossi par l'orage, une flaque laissée par l'averse, il se mettait à invectiver Martinot.
- Martinot, Tention a tu, gaïti s'aganti lo bastarot !

Martinot, je te préviens, attention à toi, gare à toi si j'attrape le fouet ! disait-il en tirant sur les rennes.

L'âne, comme si de rien n'était, continuait d'un pas normal sa route, tout juste s'il avait frémi des oreilles, il attaquait tout aussi tranquillement l'obstacle, puis, quand il était en plein milieu, brusquement il se laissait choir de tout son long sur le ventre, faisant verser la carriole et projetant immanquablement son conducteur dans l'élément liquide.

Alors, s'asseyant sur son train arrière, il y allait de son rire tonitruant !

Pigassou eut beau le frapper, le priver d'avoine, le cajoler, rien n'y fit, il n'arriva pas à le guérir de ce vice. Le seul remède qu'il trouva, c'est de ne pas sortir après l'orage, ou bien alors de chercher à chaque fois des itinéraires qui évitaient les petites étendues d'eau ? Ce qui était souvent un véritable casse tête, et qui le faisait passer pour un peu bizarre auprès de ces concitoyens :

- Alors comme ça, toi tu passes par la Montagnette pour aller aux Rompudes ? Mais ça te fait le triple du chemin !
- Que veux tu, j'aime bien promener moi répondait-il en haussant les épaules.
- Car pour rien au monde il n'aurait avoué que c'était à cause de son âne. Il tenait à ce que ce dernier, qu'on avait fini par accepter malgré sa couleur, passe pour un brave animal, doux, patient, et travailleur.

Ce qu'il était par ailleurs : car jamais il ne rechigna devant l'ouvrage, tirant le tombereau de fumier ou la charrette des vendanges avec la même opiniâtreté, conscient des devoirs qu'il avait envers son maître.
Mais que voulez-vous il avait ses moments de folie !

***

Et puis aussi il avait ses têtes !
Une qu'il ne pouvait pas sentir, c'était mademoiselle Prudence, la chaisière de l'église ; toujours gantée, toujours chapeautée, les yeux baissés, elle se donnait pour modeste, et pourtant, il n'était pire langue de peille dans tout le village ; elle trouvait, charitablement, à redire à tout le monde, et se considérait comme investie de la garde de la bienséance et des bonnes mœurs.

Notre âne, lui, avait pourtant remarqué que, lorsqu'elle passait auprès de lui, elle lançait un rapide regard en coin sur, sur, sur… sur ce qui faisait qu'il était un mâle et non une femelle….Voilà !

Alors lui, du plus loin qu'il la voyait venir, tout en faisant semblant de dormir, il laissait pendre entre ses jambes le majestueux organe dont il était pourvu, puis, quand mademoiselle Prudence arrivait au niveau de sa tête brusquement il tournait la tête, lui tirait la langue, et y allait de son rire tonitruant. Ce qui faisait fuir à toutes jambes cette dernière, rouge comme on coquelicot, se signant, et marmonnant qu'il était bien vrai que les ânes étaient des créatures du Diable !

***

Par contre, il partageait avec son maître l'amour des enfants.
Pigassou en effet, ne s'était jamais marié à cause d'une mère abusive qui ne voulait pas entendre parler d'une bru :
- Moi vivante, personne ne mettra le nez dans mes casseroles !
Et quand il avait suggéré qu'ils pourraient habiter ailleurs :
- C'est ça avait-elle rétorqué, tu abandonnerais ta pauvre mère qui s'est saignée aux quatre veines à t'élever, pour le premier jupon venu !
Cela avait clos le chapitre, d'autant que, comme nous le verrons plus loin, Pigassou avait résolu autrement le problème.



 

 

Malgré tout, Pigassou souffrait de ne pas avoir d'enfants.
Aussi, les dimanches de fêtes : Noël, Pâques, et pendant les trois jours de la fête votive, au mois d'août, il attelait Martinot au cabriolet décapotable qui lui venait de son grand père, et qui ne sortait que pour ces occasions, et promenait dans les rues pavoisées, les enfants du village.
Oh, cela lui demandait bien une somme de préparatifs ! Mais le bonheur ressenti en valait la peine !
Il fallait d'abord que le cabriolet soit pimpant !
Alors il le lavait, l'astiquait, faisait les cuivres du frein et de la trompe, cirait la capote et la banquette qui servait de siège.
De plus, chaque année, pour la fête, il le repeignait.
Bien sûr, la voiture et les bras étaient invariablement de couleur noire. C'était sur les roues seules que Pigassou donnait libre cours à sa fantaisie : la couleur des rayons changeait à chaque fois : ils furent rouges, verts, bleus, jaunes mais aussi rose thé, parme, violine et même vert caca d'oie !

Le jour venu, il se préparait : bourgeron bleu, pantalon rayé , cravate rouge sans oublier le couvre chef, de feutre l'hiver, de paille l'été .
Mais surtout, il préparait son âne - car ce dernier était devenu presque aussi coquet que son maître - il l'étrillait afin que brille sa blanche robe, brossait sa queue qui volait au vent, et surtout, surtout, il lui enduisait les sabots de cette même cire noire qui faisait si bien reluire son cabriolet.

Puis il le coiffait, en hiver d'un feutre noir identique au sien, fait sur mesure, et percé de deux trous pour laisser passer les oreilles, l'été d'un chapeau de paille percé de même et orné d'un ruban assorti à la couleur des roues.
Martinot n'était pas peu fier, et son braiment joyeux le claironnait à tout le monde.

Alors seulement, il s'occupait des enfants.

Comme il ne pouvait en prendre que trois à la fois dans la voiture, il inscrivait le nom de chacun sur des cartons mis dans une boîte. Puis, lorsque tous étaient là, il demandait à Martinot de tirer les noms :

- Et pas plus de trois à la fois ordonnait-il
Et l'âne de ses grandes lèvres mobiles attrapait délicatement les cartons l'un après l'autre, sans jamais aller plus loin que le nombre trois, et sans Jamais qu'aucun enfant ne conteste son tour.

Ah qu'il était fringant et bruyant l'attelage ! Pigassou faisant claquer en l'air son fouet orné de faveurs, les enfants riant et actionnant la trompe, Martinot trottinant sans cesser de braire.
Pour de l'animation, c'était de l'animation, et je vous dirais même qu'il y en avait qui n'étaient pas mécontents quand les tours de ville étaient épuisés !

***

Pigassou, pour les raisons que j'ai dites plus haut, n'aimait aller en ville que le strict nécessaire, à savoir deux ou trois fois l'an pour les foires, afin de remplacer le matériel agricole défaillant ou quelques éléments de sa garde robe que sa coquetterie le poussait à renouveler.

Or une année, on le vit aller à la ville plus souvent, il en arriva même à s'y rendre tous les vendredis pour le marché aux vins. Et les commentaires d'aller bon train :

- Moi je vous dis qu'il a quelqu'un. C'est pas avec sa petite vigne qu'il a besoin de savoir tous les vendredis le cours du vin !
- Eh bé ! Ce serait pas trop tôt à presque quarante ans !
- C'est vrai que sa Naïs de mère elle l'a tenu par un licou beaucoup plus court que celui de Martinot !
- Peut être bien qu'il s'est pris d'un goût subit pour les pastissous, il y en a tous les vendredis au marché !
- Vous me tirerez pas de l'idée qu'il a quelqu'un.
- Oh toi, à force de lire des romans d'amour tu verrais des amourettes partout !
- S'il avait quelqu'un comme tu dis, lui si coquet, il se ferait tout beau pour aller à la ville, alors que, à part le chapeau, il part avec des habits convenables, oui, mais il se met pas sur son trente et un !

***

En fait, c'était cette fine mouche de Mélanie qui avait vu juste.

Pigassou avait bien rencontré quelqu'un, ou plutôt quelqu'une, et personne n'en aurait jamais rien su si le pot aux roses n'avait pas été découvert, comme nous allons le voir.

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© Michèle Puel Benoît 2000
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