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L'air fraîchit, et se fit immobile. Alors se mirent à pleuvoir des milliers de petites
plumes aussi blanches que lait de chamelle. Elles volaient, tournoyaient, virevoltaient accompagnées d'un doux
murmure pour venir, en fin de course, s'écraser sur le nez de l'enfant y produisant une curieuse sensation de
baiser mouillé. Il neigeait !
Bientôt sa djellaba fut saupoudrée d'une fine pellicule blanche. Revenu de son étonnement l'enfant
scruta les bêtes pour voir s'il ne se trouverait pas parmi elles l'animal tant attendu.
Il eut tout d'abord du mal à dénombrer le troupeau tellement les chèvres s'étaient
agglutinées les unes aux autres à la recherche d'un semblant de chaleur ; de plus, leur pelage avait pris
une teinte uniformément grise, et elles portaient toutes la tête basse comme accablées par le
mauvais temps.
Et soudain, il le vit : cent mètres à l'écart, il se tenait là, la tête
dressée humant l'air rafraîchi. Il était plus haut sur pattes que le plus grand des boucs, la neige
qui recouvrait son dos rendait plus crémeuse encore la peau lainée de son poitrail et de ses flancs.
Son front s'ornait de cornes larges et plates étrangement festonnées. Et, surmontant ses puissantes pattes
arrières, sa queue, qui ne s'arrêtait pas de tourner, faisait naître des nuées de particules
duveteuses qui, depuis la dune où il était perché, descendaient paresseusement jusqu'à
l'endroit où se trouvait l'enfant. Le spectacle était étonnant !
Omar, subjugué, n'osait aucun mouvement : il restait là, figé, le nez en l'air,
la bouche ouverte, le souffle suspendu ! Mais il fallait prévenir grand-mère ! Alors, pour ne pas effrayer
l'animal, l'enfant amorça une lente marche arrière, et, dès qu'il s'estima hors de vue, courut le
plus vite qu'il put jusqu'à la tente de Lallah Zoubeida, et là, sans sacrifier aux salutations usuelles,
hors d'haleine il s'écria : « Grand-mère, grand-mère, il est là, il est revenu, viens
voir, je suis venu te chercher ! »
Alors se produisit une chose stupéfiante, Zoubeida, que son grand âge et son embonpoint avaient rendue
presque impotente, se leva de ses coussins, congédia d'un geste ses servantes qui se précipitaient, et
s'appuyant sur son petit-fils, sortit magnifiquement altière de la tente. Elle traversa ainsi tout le campement,
laissant les gens trop abasourdis pour la suivre, et guidée par Omar se dirigea vers les pâturages et les
dunes.
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L'animal était toujours là, en haut de la dune la plus élevée, remplissant consciencieusement son rôle de faiseur
de neige.
Tournant la tête au bout d'un moment il remarqua l'étrange groupe que formaient Omar et sa grand-mère immobiles.
Alors, majestueusement il descendit vers eux. Quand il ne fut plus qu'à quelques mètres il leva vers eux sa tête fière
cherchant le regard de l'aïeule, puis il la baissa par trois fois, comme en signe d'allégeance, s'ébroua et disparut au
milieu de la bourrasque qu'il avait provoquée.
Ce furent les voix courroucées de son oncle et de ses tantes qui tirèrent le garçon de la rêverie dans laquelle il
était tombé :
« Omar, hchouma, tu n'y penses pas, faire sortir Lallah Zoubeida par un temps pareil ! Et vous Hajja, courir le désert,
ce n'est plus de votre âge, vous allez prendre froid ! »
Et tandis qu'on expédiait le jeune berger à la garde d'un troupeau qu'il n'aurait jamais du quitter, on ramena l'aïeule
sous la tiédeur des couvertures où elle fut contrainte d'avaler plusieurs verres consécutifs de thé brûlant.
Le soir même le ciel se dégageait et le soleil dès son lever s'occupa à faire disparaître toute trace d'une si
extraordinaire journée.
Zoubeida ne se remit jamais tout à fait de son escapade dans la neige : sa santé déclinant petit à petit, elle fit
venir Omar et lui dit :
« O mon fils, ne t'entête pas à persuader les autres de la réalité de ce que tu dis avoir vu ; cela ne sert à rien ;
qui croirait un enfant orphelin ou une vieille femme ? Garde plutôt pour toi l'émerveillement que tu as éprouvé afin
que tu saches goûter de la même manière tous les moments de bonheur que t'accordera la vie. Qui peut dire ce que
l'avenir nous réserve ? »
La mort de sa grand-mère plongea l'enfant dans le chagrin. Quand il en ressortit, il était devenu un homme bien décidé
à occuper une place dans la vie. Et c'est ce qu'il fit.
Il quitta la tribu et suivit une caravane pour apprendre le dur métier de caravanier. Son amour des bêtes, lié à son
sens du commerce lui permirent de posséder un jour sa propre caravane et il passa sa vie à sillonner le désert porteur
de sel, d'épices ou d'étoffes.
Il ne revit jamais l'animal légendaire, - était-ce que son âme d'homme inflexible avait étouffé son cœur d'enfant ? -
Pourtant, un jour qu'il avait plu deux jours durant dans les montagnes du Hoggar, le soleil revenu fit éclore en
l'espace de quelques heures, des milliers de petites fleurs, au point que les sommets déchiquetés en devinrent teints
d'un rose pourpré. Alors, ému de tant de beauté qu'il savait éphémère, il s'assit par terre, et il pleura !
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